La bière, ce n’est pas que du houblon !
Derrière chaque gorgée de bière se cache une suite de réactions chimiques et biologiques où enzymes, sucres et micro-organismes transforment de simples céréales en boissons complexes. Décapsulez votre bouteille ou ouvrez votre canette, installez-vous confortablement et suivez le guide.
« Quel est l’ingrédient principal de la bière ? » Lorsque l’on pose cette question, neuf personnes sur dix répondent : « Le houblon ! » Et c’est… faux ! L’inflorescence de cette plante est certes indispensable à la bière, mais c’est précisément l’ingrédient dont on utilise la plus petite quantité.
Les 4 mousquetaires
La bière repose sur quatre fondamentaux : l’eau, les céréales (l’orge principalement), le houblon et les levures. En France, la réglementation impose que la bière soit fabriquée à partir de matières premières amylacées, à savoir des céréales contenant de l’amidon. L’orge maltée est la référence historique, mais la loi autorise le blé, le seigle, l’avoine, le maïs ou le riz.
Le malt, bien plus qu’une simple céréale
Au cœur de toute bière se trouve le malt. Pour l’obtenir, on fait germer les grains d’orge (ou d’une autre céréale), puis on les sèche dans un four pour stopper la germination. Ce processus active des enzymes présentes dans le grain, qui transformeront l’amidon en sucres fermentescibles lors du brassage. Selon la durée et la température du séchage (ou « touraillage »), on obtient des profils de malt différents. Les malts pâles (pilsner ou pale ale) séchés à basse température constituent la base des brassins et apportent les sucres nécessaires à la fermentation. Les caramel ou crystal sèchent dans un four à plus haute température, caramélisant les sucres du grain. Ils apportent des notes sucrées, de la rondeur et une couleur ambrée. Les torréfiés (chocolat, café, black malt) sont poussés à des températures très élevées. Ils donnent leur couleur noire aux stouts et porters, et leurs arômes de café, de chocolat amer ou de réglisse. Les fumés sont séchés avec de la fumée de bois. Ils confèrent à certaines bières (notamment les Rauchbier) un profil aromatique assez fumé. On utilise également des céréales non maltées : flocons d’avoine pour apporter du corps et une texture veloutée, blé cru pour la légèreté et le trouble caractéristique des bières de blé, maïs ou riz pour alléger la structure.
Le brassage : quand l’amidon devient sucre
Il commence par le concassage des grains grossièrement broyés pour en libérer l’amidon. Vient ensuite l’empâtage : le malt concassé est mélangé à de l’eau chaude dans une cuve souvent en inox. À des températures entre 62 et 72 °C, les enzymes du malt (les amylases) décomposent l’amidon en sucres plus simples, principalement du maltose. L’empâtage terminé, place à la filtration : le liquide sucré, appelé moût, est séparé des résidus de céréales (les drêches) recyclés en nourriture animale ou en farine alimentaire. Quant au moût, il est transféré dans une cuve de cuisson qui dure entre 60 et 90 minutes. Elle stérilise le moût, stabilise certaines protéines et, c’est ici qu’entre en scène le houblon.
Le houblonnage : l’art du dosage et du timing
Le houblon (Humulus lupulus) est une liane dont on utilise les cônes (les fleurs femelles), séchés ou sous forme de granulés (pellets). Son rôle est double, et le moment de son ajout est déterminant. En début de cuisson (de 60 à 90 minutes), les houblons sont dits amérisants. Leurs arômes s’évaporent entièrement à la cuisson. En fin de cuisson (l’ajout se fait dans les 10 à 15 dernières minutes), les houblons n’apportent pas beaucoup d’amertume mais conservent leurs huiles essentielles. Ce sont les houblons aromatiques, qui donnent à la bière ses notes florales, fruitées, herbacées ou résineuses selon la variété utilisée. Enfin, le houblonnage à cru consiste à ajouter le houblon directement dans la bière après la cuisson, pendant la fermentation ou la maturation, sans aucune chaleur. Pas d’amertume ajoutée, mais une explosion aromatique (mangue, fruit de la passion, résine de pin, agrumes…) que la cuisson détruirait.
La fermentation : la levure fait son travail
Après cuisson, le moût est rapidement refroidi puis transféré dans une cuve de fermentation où il est ensemencé avec les levures. Ces champignons unicellulaires consomment les sucres et produisent en retour de l’alcool et du CO₂. Il existe deux types de levures dont le choix conditionne le profil de la bière. La fermentation haute (ales) : les Saccharomyces cerevisiae travaillent entre 15 et 25 °C et ont tendance à remonter en surface. La fermentation est rapide (de 4 à 8 jours) et produit des esters fruités et des phénols épicés. Les pale ales, IPA, stouts, bières de blé, bières belges... utilisent ce type de fermentation.
La fermentation basse (lagers) : les Saccharomyces pastorianus travaillent entre 4 et 12 °C, et s’accumulent en fond de cuve. La fermentation est plus lente, les arômes produits sont discrets, et le résultat est une bière nette, légère. La majorité des bières industrielles sont des lagers, des bières de fermentation basse.
La filtration, question de clarté
Une fois la fermentation principale achevée, la bière contient encore des levures en suspension, des protéines et d’autres particules qui la troublent. Selon le style visé, le brasseur peut choisir de la filtrer ou non. La filtration donne une bière brillante et limpide, mais peut aussi éliminer une partie des arômes et de la complexité. En tête, les New England IPA (NEIPA) sont non filtrées et leur trouble est un marqueur d’authenticité. D’autres styles traditionnels, comme les bières de blé bavaroise (Hefeweizen), doivent réglementairement rester sur lies de levures.
La garde : la patience comme ingrédient secret
Certains styles nécessitent une période de garde, c’est-à-dire de maturation à basse température, avant d’être conditionnés. C’est le cas des lagers (vient d’ailleurs de l’allemand lagern, « stocker »). Pendant cette phase, de quelques semaines à plusieurs mois, les levures résiduelles continuent de travailler lentement, éliminant certains composés indésirables comme le diacétyl, qui donne un goût beurré rance. La bière s’affine, s’arrondit, ses saveurs se fondent et s’harmonisent. Les grandes bières de garde peuvent ainsi passer trois à six mois en cave avant d’être commercialisées.
Le conditionnement : bouteille, canette ou fût ?
La bouteille est le contenant le plus traditionnel. Elle permet une refermentation pour certains styles (bières belges, ales anglaises) qui développent ainsi une carbonatation naturelle et des arômes supplémentaires. Le verre protège bien la bière... mais pas de la lumière, qui peut provoquer des réactions chimiques indésirables en quelques minutes seulement. C’est le fameux effet « light struck » qui donne un goût de moufette à certaines bières en bouteille verte ou claire exposées au soleil et détruit les jolies notes houblonnées. Le fût est le conditionnement roi de la bière pression servie au bar et garantit une excellente fraîcheur. La bière y est conservée sous pression de CO₂ (ou d’un mélange de CO₂ et d’azote pour certaines bières comme les stouts irlandais, qui donnent une mousse crémeuse caractéristique).
Longtemps boudée, la canette s’est imposée comme le meilleur contenant pour la bière de qualité. Et ce n’est pas qu’une mode : c’est de la physique et de la chimie. Totalement opaque, parfaitement hermétique, elle se refroidit plus vite et tient mieux sa carbonatation dans le temps. Qui plus est, elle est incassable, légère et recyclable à l’infini sans perte de qualité de l’aluminium. Pour les bières ultra-aromatiques comme les NEIPA ou les bières délicates, la canette est le choix des brasseries les plus pointues.
Cet article est extrait du magazine Gault&Millau no 14. Celui-ci est disponible sur le e-boutique Gault&Millau.